Archives par mot-clé : Wallmapu

Chem Ka Rakiduam : pensée et action de la Coordinadora Arauco-Malleco

Coordinadora Arauco-Malleco (CAM)

Pensée et action de la CAM, organisation de résistance mapuche

Au Wallmapu — les territoires mapuches occupés par les États chilien et argentin au sud du continent —, des luttes acharnées sont menées pour récupérer les terres accaparées par des investisseurs capitalistes, des entreprises forestières, des groupes énergétiques et de grands propriétaires terriens. Dans cette lutte tenace pour la libération, les communautés mapuches reconstruisent le monde mapuche en dépit de la répression, de la prison et de la militarisation. Leur cosmovision exprimant le lien profond entre tous les êtres vivants, la Terre animée et l’humain, s’oppose aux forces colonisatrices et prédatrices qui ravagent le monde.

La Coordinadora Arauco-Malleco (CAM), une organisation mapuche autonomiste, révolutionnaire et anticapitaliste agissant dans les territoires sous l’emprise de l’État chilien, a publié cet ouvrage a􀃫n de partager leur pensée, ainsi que leurs propositions de lutte fondées sur l’autonomie, l’action directe et la libération nationale :

« En tant qu’organisation – et en tant qu’expression du mouvement autonomiste mapuche –, nous ressentons aujourd’hui le besoin de publier ce recueil de documents internes sur notre projet d’émancipation, de textes analytiques sur les actions du mouvement mapuche et de divers communiqués qui, à nos yeux, contribuent au débat et à la diffusion d’une perspective qui promeut fermement la lutte en cours pour la libération nationale mapuche. Nous avons également inclus des témoignages relatant une série d’actions de résistance menées par nos weychafe, tels que racontées par les participants eux-mêmes. Ces témoignages, jusqu’alors inédits, sont rendus publics a􀃫n d’expliquer en quoi les sabotages et l’autodéfense jouent un rôle fondamental dans la mobilisation des forces visant, d’une part, à chasser le pouvoir capitaliste de notre territoire et, d’autre part, à jeter les bases matérielles et spirituelles de notre projet de libération nationale mapuche. »

320 pages // 14 euros

L’intégralité des ventes de ce livre seront reversées au soutien des prisonniers politiques mapuche.

Commander ici ou envoyant un mail à tumult_anarchie[a]riseup.net

***

Sommaire

Une brève histoire de la CAM

Notre rakiduam

Notre pratique politique et les chems (actions)

Les défis pour le mouvement autonomiste mapuche

L’exacerbation coloniale du capitalisme néolibéral

Communiqués de la CAM

Entretiens et lettres

***

Préface

Dans le cadre du conflit historique entre le Peuple-Nation mapuche, le capitalisme et un État de type colonial, nous, en tant que weychafe mapuche, guerriers et guerrières mapuches, sommes conscients que des temps difficiles, sombres et confus s’annoncent, comme nos pu machi, guides spirituels et guérisseurs mapuches nous l’ont déjà annoncé. Si le modèle d’accumulation capitaliste dans le Wallmapu reste intact depuis des décennies, la lutte révolutionnaire mapuche est confrontée à un nouveau cycle du pouvoir marqué, cette fois, par une double condition inédite : d’une part, le déploiement massif de l’appareil colonial bourgeois contre les processus de résistance mapuche afin de préserver les intérêts du grand capital et du monde des affaires, dont la principale manifestation est l’état d’exception et la militarisation du territoire qui s’étend depuis plusieurs mois déjà. D’autre part, à contre-courant médiatique de ce qui précède, le début d’un contexte marqué par les prétendues avancées progressistes issues de la révolte populaire de 2019, du moins dans la réalité chilienne.1

Cette première condition s’accompagne d’une longue histoire de spoliation et s’inscrit dans les structures de domination qui ont régné sur le Wallmapu depuis près de 500 ans. Dans l’histoire du Peuple-Nation mapuche, cette constante coloniale connaît un tournant décisif au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, avec l’impulsion donnée par l’occupation de l’Araucanie par l’aristocratie créole, les colons et les élites de l’armée chilienne. Ce qui, pendant des milliers d’années, était entre les mains souveraines de notre Peuple-Nation, a été arraché en moins de trois décennies par le sang, les balles et la tromperie. Ce processus a permis de jeter les bases fondamentales du développement d’un capitalisme avide de matières premières qui continue aujourd’hui encore à piller et à dépouiller le territoire ancestral, ainsi que du système de reducciónes qui a placé les mapuches dans une position de subordination et d’oppression, situation qui n’a commencé à s’inverser qu’au cours des trente dernières années. Les héritiers des anciennes classes dominantes persistent encore dans le Wallmapu, et l’état d’exception – avec la présence des militaires – en tant que nouveau mécanisme de contre-insurrection, témoigne de la crainte qu’ils éprouvent en voyant leurs intérêts menacés face à l’avancée substantielle du contrôle territorial et à la lutte révolutionnaire mapuche.

La deuxième condition qui caractérise le paysage actuel reprend et synthétise, quant à elle, la pratique de la gauche néolibérale qui a gouverné le pays pendant trois décennies, mais avec un air pseudo-progressiste qui éblouit et séduit les secteurs indécis, les personnes âgées mélancoliques et les jeunes contestataires « sympas » ; en définitive, il s’agit d’une gauche sans lutte des classes qui ne dérange pas au-delà du discours. Dans l’imaginaire collectif, national et international, le Chili a connu une prétendue ouverture vers la gauche et Gabriel Boric, avec l’Assemblée constituante, serait le phénomène qui cristallise ce tournant. Cependant, Boric et la Constituante ne représentent pas la même chose pour le peuple mapuche en résistance. Ils incarnent plutôt la gestion institutionnelle du mécontentement populaire et communautaire qui a démobilisé la protestation sociale et territoriale, l’enfermant dans les limites de la démocratie bourgeoise et ignorant que l’usurpation de notre territoire ancestral reste la problématique centrale et constitue la lutte du mouvement mapuche autonomiste. En ce sens, les aspirations plurinationales portées par certains secteurs constituants ne sont que de faibles tentatives « venues d’en haut » pour « répondre » aux dimensions institutionnelles des « peuples autochtones du Chili », lesquelles finissent par ignorer les spécificités historiques, coloniales et capitalistes du problème territorial.

Cependant, malgré leurs contradictions apparentes dans les médias, ces deux réalités coexistent et se renforcent mutuellement dans le contexte répressif actuel auquel est confronté le mouvement autonomiste mapuche. La condamnation générale de la violence politique, formulée tant par la droite que par le gouvernement entrant, ainsi que par des membres de l’Assemblée constituante, finit par stigmatiser et criminaliser le peuple mapuche en lutte, en particulier les secteurs qui s’inscrivent dans la tradition du weychan et de la libération nationale. Ainsi, en assimilant la résistance mapuche à des actes criminels ou terroristes, on fournit des arguments aux classes dominantes pour justifier le durcissement de l’appareil contre-insurrectionnel qui opère aujourd’hui dans le Wallmapu, en persécutant, harcelant, emprisonnant et assassinant les mapuches qui se rebellent. L’exécution extrajudiciaire du weychafe de la CAM, Pablo Marchant, par la police militarisée chilienne en est une illustration.

Les formes actuelles – et probablement futures – de la contre-insurrection menée contre le mouvement autonomiste mapuche se caractérisent par un degré de sophistication sans précédent. Au-delà de l’aspect technologique, élément central pour analyser l’évolution contemporaine du conflit, les stratégies politiques mises en œuvre par les grandes entreprises pour conserver leur hégémonie sur le territoire sont frappantes et prennent tout leur sens dans le contexte social décrit précédemment. Les programmes de développement « interculturel » des multinationales, les initiatives de promotion de la production à visage autochtone et les prétendus soutiens aux secteurs mapuches vulnérables ne sont que quelques-uns des exemples par lesquels on cherche à coopter, diviser et démobiliser les mapuches, tout en profitant de l’occasion pour acculer les organisations qui restent fidèles au weychan. Cependant, lorsque cette voie ne fonctionne pas et que le contrôle territorial progresse du côté des lof en résistance, d’autres stratégies contre-insurrectionnelles sont réactivées, telles que le paramilitarisme forestier et latifundiste. De cette manière, l’État s’en lave les mains et externalise le conflit à d’autres acteurs difficiles à identifier clairement.

Compte tenu de ce qui précède, il est plus que jamais nécessaire de porter un regard neuf sur de vieux problèmes, et ainsi de continuer à alimenter le débat et la discussion politique et idéologique indispensables. Cette nouvelle édition de Chem ka rakiduam constitue un exercice répondant à ce besoin. Il est important que le lecteur comprenne bien que les pages suivantes participent d’une réflexion organique du mouvement autonomiste mapuche, qui a mûri et s’est développée dans le feu de la lutte révolutionnaire que la Coordinadora Arauco-Malleco mène depuis plus de 24 ans. C’est la pensée et l’action de la CAM, écrites depuis le territoire et par ses véritables weychafe sous le feu, sous la pluie, et dans le combat constant, face à la répression et à la mort. Au milieu de tant de brume, et dans le contexte de la lutte permanente entre kai kai et txen txen… entre le weza et kume newen… c’est la praxis révolutionnaire mapuche mise en mots qui voit aujourd’hui le jour pour susciter la discussion, le débat et l’action sur les territoires, avec pour objectif clair d’attiser la volonté d’émancipation de la Nation mapuche et de tous les peuples opprimés du monde.

Amulepe taiñ weychan.

TERRITOIRE ET AUTONOMIE

POUR LE PEUPLE-NATION MAPUCHE

NOUS AVANÇONS VERS

L’ÉMANCIPATION NATIONALE

WEUWAIN – MARRICHIWEU

Coordinadora Arauco-Malleco

2023

Notes

(1) Trois ans après parution de ce livre, le candidat d’extrême droite Kast sort vainqueur des élections présidentielles. Il prend ses fonctions en mars 2026. Nous avons rajouté plusieurs documents et entretiens récents de la CAM sur ce nouveau gouvernement, et la continuité de colonialisme, spoliation et répression qu’elle représente pour le peuple mapuche (Note de l’éditeur).

Entre océans, forêts et volcans. La lutte radicale mapuche

Printemps 2022 // 56 p. reliées
Prix libre // éditions La Souterraine

Télécharger en PDF ici.

Sommaire
* En guise d’introduction
* Entre océans, forêts et volcans. (Un aperçu de la lutte radicale
mapuche)
* C’est dans le feu du weichan que nous te commémorons, weichafé Toño ! (Coordinadora Arauco-Malleco (CAM))
* Communiqué commun après la mort de Pablo Marchant (Weichan Auku  Mapu (WAM) & Resistencia Mapuche Lafkenche (RML))
* Sur la participation à la convention constituante (Comunidades mapuche en resistencia de Malleco)
* Sabotage contre l’industrie gravière (Groupe autonome révolutionnaire du Maule)
* L’État chilien déclare l’état de siège (Octobre 2021)
* Communiqué de Liberacion Nacional Mapuche (Novembre 2021)
* Communiqué de Weichan Auku Mapu (Novembre 2021)
* Attaque incendiaire contre un camion forestier à Penco (Décembre 2021)
* Communiqué de la Resistencia Mapuche Lafkenche (Décembre 2021)
* Communiqué de la Coordinadora Arauco-Malleco (Décembre 2021)
* Chronologie d’actions et de sabotages (2021-2022)

En guise d’introduction

Dans les territoires habités par les communautés mapuche, dont les terres furent accaparées par des investisseurs capitalistes, défigurées par les exploitants forestiers, ravagées par les entreprises énergétiques, polluées par les industriels et colonisées par des suppôts de l’État chilien ; les dernières décennies ont été marquées par une lutte incessante. S’il existe une riche hétérogénéité et diversité parmi les organisations de lutte mapuche et les communautés mapuche en résistance, la lutte dans le Wallmapu se déroule principalement autour de deux axes. D’un côté l’occupation de terres investies par des entreprises capitalistes ou par l’État, afin de les arracher à leur contrôle et de les restituer aux communautés mapuche ; et de l’autre, une pratique constante et diffuse de sabotage, d’action directe et de lutte armée, visant tout ce qui matérialise la domination étatique et capitaliste sur les territoires du Wallmapu qui s’étendent des côtes du Pacifique (au Chili) à celles de l’Atlantique (en Argentine).

Si cette publication n’a ni la prétention, ni l’ambition d’expliquer en détail la cosmovision mapuche, leurs coutumes ancestrales, leur spiritualité, les rapports au sein de leurs communautés, elle vise plus modestement à donner un aperçu de l’ampleur de la lutte qui s’y déroule, principalement à travers les communiqués et des déclarations faites par les organisations de lutte ou les communautés mapuche en résistance. Une chronologie qui ne prétend pas non plus à l’exhaustivité accompagne cet recueil de textes – que nous publions non pas parce que nous y adhérons sans critique, mais parce qu’ils permettent de se faire une idée du panorama et des différentes expressions de la lutte radicale mapuche.

Soulignons donc d’emblée deux grandes lacunes dans cette publication. En premier lieu l’absence d’un approfondissement plus analytique de ce qui là-bas est rassemblé dans le concept de « reconstruction nationale mapuche », à savoir, la reconstruction de leurs communautés, la récupération de leurs savoirs et coutumes ancestraux, la tentative de recentrer leurs rapports sur les valeurs, l’éthique et la spiritualité propres à leur cosmovision. Et en deuxième lieu, le fait que ces textes, comme la chronologie des actions et sabotages, ne permettent peut-être pas de saisir les nombreuses expressions de la conflictualité qui agite le Wallmapu. Ainsi, les actions de blocage, manifestations, affrontements avec la police, les combats lors des expulsions, mais aussi les pratiques plus durables visant par exemple l’autonomie alimentaire par une approche non-productiviste et non-capitaliste de l’agriculture, ou l’abandon du consumérisme de masse en faveur de petites productions artisanales, ou encore les activités culturelles approfondissant la cosmovision mapuche et les rapports sociaux qui en découlent,… constituent une vaste et importante trame de cette lutte virulente, et ne sont possiblement pas assez mis en relief dans ce recueil qui ne couvre qu’un an de lutte (de 2021 à 2022) et qui se focalise surtout sur la lutte d’un seul côté des Andes, celui sous domination de l’État chilien.

A l’heure où ces lignes sont écrites, le Wallmapu se trouve toujours sous état d’urgence. En plus d’importantes forces policières, des troupes militaires sont également déployées afin de mater, ou au moins de freiner, la lutte radicale mapuche en pleine expansion ces dernières années, notamment depuis la vaste révolte sociale qui a secoué le Chili à partir d’octobre 2019. Elle va maintenant devoir faire face à un nouveau président, de gauche cette fois-ci, investi en mars 2022, et dont la mission ne pourra qu’être de désamorcer ces processus insurrectionnels avec une politique de pacification et d’intégration. Ce nouveau président est épaulé par une convention constitutionnelle, instaurée après la révolte de 2019 – 2020 pour réécrire la constitution, laquelle semble indispensable pour essayer de reconstruire un consensus social autour de l’État chilien, secoué par cette formidable révolte dans ses centres urbains et par la lutte acharnée dans les territoires mapuche.

La lutte radicale mapuche nous inspire pour sa continuité, pour son rejet catégorique de toute tutelle étatique, pour son combat acharné contre l’exploitation et la spoliation capitaliste, pour son choix de l’action directe contre l’extractivisme et la dévastation de la terre et du vivant. A l’heure où dans le monde entier, les conséquences de l’avancée folle de la machine industrielle et technologique se ressentent chaque jour un peu plus, où les changements climatiques provoqués par l’industrialisation pourraient bien inaugurer des scénarios inouïs, risquant de reconfigurer drastiquement les assises de la domination, cette lutte dans un coin « perdu » du monde où des habitants et habitantes porteurs de façons de vivre antagonistes avec le capitalisme et l’étatisme se battent pour conserver ou retrouver chaque mètre accaparé et exploité par des entreprises et l’État, pourrait avoir une signification qui dépasse le territoire du Wallmapu. C’est un conflit où la critique anti-industrielle et le refus du développement capitaliste réussit à faire vivre un monde différent, un monde de communautés autonomes qui tentent de vivre dans et avec la nature, et non sur son dos. Certes, ces communautés ne sont pas exemptes de structures hiérarchiques, ni de créer des oppressions en leur sein, et leurs organisations de lutte sont traversées elles aussi par des hiérarchies, des divisions basées sur le genre, des tendances à l’hégémonie ou une méfiance envers d’autres expressions plus libertaires de lutte radicale contre l’État et l’industrialisme. Mais elles n’ont en tout cas pas le culte de la domination étatique, de l’exploitation de la faune et de la flore, d’une folle course en avant vers un monde toujours plus artificiel et vers une vie toujours plus assistée.

En ces temps de militarisation du Wallmapu sous état d’urgence et marqué par l’acharnement irréductible de la part de celles et ceux qui y affrontent les forces de la domination étatique et capitaliste, le tissage de liens de solidarité entre ici et là-bas, entre le combat auquel les weichafé, les combattants et combattantes mapuche, répondent présent et les modestes batailles ici que les anarchistes et d’autres rebelles cherchent à mener contre le cauchemar industriel et le monstre étatique, ne peut être vain. Une solidarité qui ne cherche pas à effacer les différences, qui n’exige de personne de mettre entre parenthèse sa particularité, son exigence, son éthique, mais qui cherche une complicité dans l’action, dans l’attaque directe et sans médiation contre ce qui dévaste la terre et étouffe la liberté.

Premier jour du printemps 2022