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Le chant du cygne. Saborder la société industrielle et défier le sort qu’elle nous réserve.

Face au désastre climatique qui s’emballe, la société industrielle appuie sur l’accélérateur. Transition énergétique, innovations technologiques et renouveau industriel sont appelés à la rescousse des rouages qui se grippent et des moteurs qui crachotent.
Dans son sillage, le navire titanesque du progrès laisse un paysage affligeant de béton et d’acier, d’usines et de chaînes technologiques, de pollutions et de plastiques, de chimères agrochimiques et d’irradiations durables. A bord de ce navire, le confort des cabines peut être amélioré, la salle des machines réorganisée, les officiers au gouvernail remplacés, mais la liberté n’y est pas possible. Ce qui nous reste alors, c’est de l’envoyer au plus vite par le fond et oser le saut dans les eaux libres.

304 pages // format 190 x 125mm
été 2022
12 euros

Avant-propos

Dans une froide nuit d’avril de 1912, huit musiciens jouent pour la dernière fois sur le pont d’un paquebot transatlantique. L’orchestre, composé d’un quintette et d’un trio, avait été embauché pour le voyage inaugural du plus grand bateau de croisière jamais construit. Le Titanic fut baptisé « l’insubmersible » par une presse impressionnée par les techniques de pointe employées lors de sa construction. Cependant, le paquebot heurta un iceberg et coula. Deux-tiers des voyageurs et de l’équipage se noyèrent dans les eaux glaciales de l’Océan Atlantique.
Jusqu’au dernier moment, le célèbre orchestre continua à jouer. Entre valses joyeuses et morceaux intimes amenant l’auditoire à faire la paix avec le sort qui les attendait, les musiciens auraient contribué à prévenir la panique à bord. D’autres témoignages soulignèrent que leurs notes créèrent un faux sentiment de sécurité qui aurait poussé les gens à ne pas quitter le navire à temps. Quoi qu’il en soit, les huit musiciens, tous morts lors du naufrage, sont entrés dans la légende, exemples sanctifiés d’un héroïsme presque surréel.
Sous les averses si caractéristiques de l’Écosse, des centaines d’experts et de délégués de tous les États du monde se sont réunis début novembre 2021 à l’occasion du vingt-sixième sommet sur le changement climatique organisé par les Nations-Unis. Baptisé COP26, c’était loin d’être un voyage inaugural et de nombreux orchestres furent déjà embauchés pour accompagner les péripéties de l’industrialisme lors de son naufrage annoncé. Depuis 1992, début de ces conférences quasi annuelles, les valses et les symphonies, toujours grandioses, jouent les airs de transition écologique, croissance durable, développement vert, économie dématérialisée. Surtout pas de panique. Mais aujourd’hui, il semble que même les meilleurs musiciens ne sauraient plus masquer que le glas a sonné… Difficile de ne pas prendre les larmes et la voix brisée du président de la conférence, qui s’est excusé lors de la séance finale pour le résultat lamentable – aucun accord permettant aux adeptes de la politique de croire à une réduction sensible des émissions de gaz à effet de serre qui réchauffent le climat n’a été conclu – comme les signes d’une renonciation, d’une acceptation du destin devenu inexorable. Mêmes les plus optimistes quant aux possibilités de l’industrialisme à réaliser un changement de peau qui ne soit pas juste caméléonesque reconnaissent désormais qu’il sera impossible de garder le réchauffement climatique sous les 1,5 degrés. Depuis les débuts de l’industrialisme, le réchauffement a été d’au moins 1,5 degré. Les changements climatiques ont été importants et se vérifient maintenant presque année après année.
Le changement climatique n’est donc pas un iceberg que la société industrielle pourrait heurter. Ce n’est pas une possibilité plus ou moins probable. C’est un fait. L’activité industrielle, la dévastation des forêts, l’empoisonnement des fleuves, l’intoxication de l’air a déséquilibré la biosphère au point d’engendrer des bouleversements, des basculements et des transformations presqu’impossibles à prévoir, à modéliser. Les améliorations techniques ou les technologies plus vertes n’y peuvent plus rien : ce n’est que de la musique pour nous amener à faire la paix avec le naufrage final que connaîtra cette civilisation désastreuse, animée par le culte de la croissance matérielle, de la domination, de l’exploitation du vivant, de l’accaparement… en somme, du pouvoir. Tout ce qui va encore accroître ce pouvoir (de nouvelles ressources énergétiques pour combler les pénuries de combustibles fossiles aux technologies augmentant encore plus la domination du vivant au nom d’une gestion écologique) ne fait qu’ajouter une nouvelle symphonie à l’œuvre accumulée déjà extrêmement déconcertante. Une bonne partie des enjeux se situent aujourd’hui en effet sur la question énergétique. Les « besoins » énergétiques de la société tout-numérique ne vont qu’accroître. Si aucune « décroissance » n’est politiquement ou économiquement possible en préservant les paradigmes actuels (exploitation, pouvoir, conquête), les enjeux pour les capitaines de cette société se situent alors non pas tellement dans la réduction des émissions, mais dans une addition des ressources énergétiques pour faire face au binôme menaçant de l’épuisement des ressources et de l’emballement climatique. Dans ce sens, une éventuelle relance du nucléaire est donc parfaitement mariable avec l’exploitation du vent, des marées, des cours d’eau, du soleil, de la chaleur géothermique etc. Si le naufrage est bel et bien en cours, rien n’empêche aux capitaines d’ordonner à l’équipage de jeter encore une dernière pellée de charbon dans les fours, d’augmenter la pression sur les chaudières à vapeur, de faire tourner les pompes pour évacuer l’eau qui submerge les compartiments.
Car de toutes parts, l’eau est en train de rentrer dans « l’insubmersible paquebot » qu’est notre civilisation. Chaque fuite multiplie la pression avec laquelle l’eau fait sauter les rivets, les soudures, les boulons qui maintiennent le navire à flot. L’été dernier [2021], les fumées des feux de forêts aux dimensions dantesques qui ravageaient la Sibérie ont pour la première fois atteint le Pôle Nord, mettant le feu à la mèche qui fera détonner la « bombe de carbone » capturé dans les glaces en train de fondre. Les tempêtes tropicales qui ravageaient avec une violence toute nouvelle les territoires proches de l’équateur annonçaient les sécheresses bibliques qui frappèrent d’autres régions quelques mois plus tard. Ce sont les rétroactions climatiques : les phénomènes par lesquels « un effet sur le climat agit en retour sur ses causes d’une manière qui peut le stabiliser ou au contraire l’amplifier ». Dans le cas de rétroactions négatives (tout phénomène qui, par exemple, contribue au réchauffement climatique), leur accumulation ou enchaînement peut mener à un emballement où les déséquilibres sont tels qu’ils marquent des points de non-retour et entrainent des modifications profondes du climat.
Monter sur le pont pour scruter l’horizon afin d’avertir les passagers sur la proximité d’icebergs, c’est refuser de comprendre que les points de non-retours ont déjà lacéré la coque de la société industrielle. La question n’est certes pas si il y aura un grand changement climatique, ni même de quel ordre il sera, la question est de sa- voir si nous sommes enfin prêts à résister aux sirènes de la musique qui prévient la panique, mais aussi la révolte. La question, ce n’est pas de savoir combien de places il y a dans les bateaux de sauvetage, ni d’invoquer l’arrivée prochaine du Carpathia pour un sauvetage en attendant le prochain naufrage. A l’heure où le glas a sonné, que les horizons sont bouchés, et que le débat tourne autour des préférences pour tel ou tel prétendu sauvetage (énergies renouvelables, géo-ingénierie, artificialisation ultérieure de l’agriculture, projets aussi pharaoniques que totalitaires pour « restaurer le climat »,…), la liberté réside chez celles et ceux qui œuvrent à faire couler le navire avant qu’il intoxique tout l’océan avec son carburant, tout l’air avec ses fumées vicieuses, tout univers mental avec le bruit de ses machines et les notes de ses symphonies de distraction. Cette liberté ne peut pas être porteuse de lendemains qui chantent, des ciels bleus sans nuages, de programmes d’un bien-être garanti. Elle ne peut que devenir ce qu’elle est : sauvage et belle, courageuse et douce, capable d’envoyer le navire et ses capitaines au fond de l’abîme. Elle est sans regret et ne viendra à la rescousse d’aucun nostalgique du pouvoir, qu’il soit aspirant-chef ou citoyen confiant en l’État. Alors, rompre les rangs, c’est maintenant. Le chant du cygne a commencé.